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La fonction révélatrice des consonnes chez les phonéticiens de l’Inde ancienne

– Sergiu Al-George –

La présence du mot vyañjana, pour désigner les consonnes, dans la terminologie grammaticale du sanskrit a fourni matiere à spéculation aux exégetes indiens et aux sanskritistes. Dérivé de vy-AÑJ-, qui signifie “manifester”, “révéler”, “faire apparaître”, à l’aide du suffixe nominal –ana, le mot vyañjana, dans son acception principale, extragrammaticale, a le sens de “signe”, “instrument de manifestation”, “chose qui suggere”. Le changement sémantique qui a affecté ce mot du langage courant à un usage technique, phonétique, a suscité maintes interprétations des raisons pour lesquelles on a assigné aux consonnes une valeur de “signe”.

Les controverses engagées autour de ce terme tiennent à la polysémie du mot générique “signe”, qui renvoie au moins à deux cas-limite:

  1. signe artificiel à valeur symbolique, procédé expressif qui communique un sens;
  2. signe naturel, symptôme, processus permettant de conclure à l’existence d’un autre processus.

En outre, l’emploi du mot dans la terminologie grammaticale tend à confondre les deux acceptions, en augmentant l’imprécision de sa signification. En effet, les multiples explications du mot vyañjana, “consonne”, sont autant de découpages non seulement dans la structure sémantique du mot “signe”, mais aussi dans celle de l’acte sémique.

La premiere acception (a), linguistique, du signe se trouve chez Uvata, le plus remarquable des commentateurs anciens des traités de phonétique, les Pratiśakhya. Faisant dériver vyañjana du verbe vyJ-, “manifester”, il explique que les consonnes sont nommées vyañjana parce qu’elles “rendent manifestes les sens”[1]. Dans sa monographie sur la phonétique dans l’Inde ancienne, W.S. Allen reprend cette explication, dont il trouve les fondements dans le fait que le sanskrit ne connaît que trois classes principales de voyelles, dont l’une, la voyelle a, revient avec une fréquence double par rapport à toutes les autres. De plus, il met en parallele ce fait avec la prédilection de Pata4jali pour les consonnes, afin d’illustrer la fonction distinctive des phonemes, dans l’exemple: pa,pa,pa[2]. Pour justes que soient ces remarques, elles supposent une analyse trop complexe pour intervenir dans l’explication d’un terme technique.

Si l’on passe à la seconde acception (b), selon laquelle la signification ne porte pas sur un sens, mais bien sur l’existence d’une autre entité sur le plan de l’expression, les possibilités d’interprétation s’avèrent plus nombreuses. Examinons d’abord la définition proposée par K.V. Abhyankar: vyañjana est “that which manifests itself in the presence of a vowel, being incapable of standing alone”[3]. Déconcertante à première vue, cette conception sémiologique, qui conteste la nature relationnelle du signe, en confondant le signe et son objet (et qui a des antécédents dans la logique bouddhiste[4]), demeure en somme peu convaincante dans le contexte présent.

Une autre interprétation qui fait elle aussi abstraction de la valeur instrumentale du mot vyañjana, en le considérant, par contre, comme l’objet de la manifestation, se trouve chez certains exégetes indiens. Ceux-ci avancent la théorie que la consonne est vyañjana, parce qu’elle “est manifestée par la voyelle subséquente”[5]. Cette conjecture, qui contredit l’emploi courant du mot, ne semble elle non plus convaincante, devant être rattachée à certaines spéculations religieuses sur la parole, où la prééminence des voyelles est envisagée sur un plan métaphysique[6]. Quoiqu’elle relève d’un préjugé extralinguistique, et qui fausse l’intelligence correcte des rapports, cette maniere d’envisager les choses a du moins le mérite d’indiquer que les deux termes de la connexion signifiante sont les voyelles et les consonnes.

La derniere interprétation qui nous intéresse, et qui paraît plus conforme à l’acception principale du mot, est celle d’“instrument de manifestation” sur le plan de l’expression. Cette interprétation appartient à L. Renou, qui part d’un texte de l’Aitareyāraṇyaka où il est dit que la parole (c) “se manifeste par les occlusives et les spirantes”[7]. Selon le grand indianiste français, toutes les autres interprétations de la tradition indienne, plus haut mentionnées, sont à rejeter et vyañjana est le “«signe» permettant de caractériser un mot dont la «tonalité» est fournie par la voyelle (svara «voyelle» et «ton»)”[8].

L’explication de L. Renou nous semble la plus plausible, mais nous croyons que cette these pourrait être complétée: il s’agit de faire ressortir les raisons pour lesquelles on a assigné aux consonnes, et non aux voyelles, le rôle d’instrument de manifestation sur le plan de l’expression. Ces raisons doivent être recherchées dans la manière dont conçoivent la structure de la syllabe ceux qui ont employé techniquement le mot vyañjana, à savoir les phonéticiens indiens. À notre avis, il est nécessaire de faire état de ces conceptions pour l’intelligence du terme technique en question, puisque la syllabe est la premiere unité linguistique qui s’est présentée à l’esprit, le sentiment de la syllabe ayant précédé celui des mots et des phonemes[9]. Tout comme en Grece, la syllabe a été découverte en Inde grâce à l’étude de la métrique — qui repose sur le nombre des syllabes —, discipline tres importante pour une culture fondée sur une rigoureuse tradition orale. L’acception de “syllabe” du mot akṣara est fixée des l’époque des Veda et, selon maints védisants, elle remonterait au Rgveda[10].

La dichotomie de toute la série des phonemes en voyelles et consonnes part d’un critere fonctionnel, à savoir de leur opposition dans la syllabe. Vu que la distinction voyelle/consonne, correspond à la distinction d’une partie centrale (voyelle) et d’une partie marginale (consonne), “by virtue of the fact that a marginal part presupposes textual coexistence of a central part but not vice versa[11], elle est considérée par L. Hjelmslev comme un héritage indubitable de l’Antiquité. Le savant danois se réfère, sans doute, à l’Antiquité grecque, mais la m3me interprétation phonologique se retrouve en Inde. En effet, pour faire une distinction entre voyelles et consonnes, les phonéticiens sanskrits proposent, outre un critere phonétique, un autre de nature phonologique[12]. Selon le Rkpratiśakhya, “la «syllabe» comporte une voyelle avec consonnes ou anusvara, ou bien une voyelle pure”[13]. D’après cette description, la voyelle représente le minimum irréductible et la consonne un élément inconstant. L’accent appartient à la voyelle (svara), qui connote à la fois “son” et “ton” (musical ou accentuel) et, pour citer Pata4jali, “dans une regle préscrivant l’accent, la consonne est comme absente”[14].

Pour les grammairiens indiens, comme pour les structuralistes occidentaux, la consonne, faute de pouvoir former à elle seule la syllabe, est un élément subordonné. En constatant que “la prononciation d’une consonne n’est pas possible en l’absence d’une voyelle”, Pata4jali fait dériver svara, “voyelle”, de svayam rajante, “sont autonomes”, et considère que la consonne est subordonnée (litt. “va à la suite”)[15]. Un autre texte affirme que “la consonne est la subordonnée de la voyelle”[16], le mot aṅga, “partie subordonnée”, étant le corrélatif de pradhāna, “principal”, “préétabli”. En analysant cette subordination dans la structure de la syllabe, L. Hjelmslev l’inclut dans la classe des fonctions à une constante et une variable, fonctions qu’il appelle “détermination” ou “sélection”[17]. Nous pensons que c’est sa position, à la fois subordonnée[18] et déterminante par rapport à la voyelle, qui explique l’attribution à la consonne du nom de “signe”. Du fait qu’en sanskrit la consonne suppose l’existence de la voyelle, et non inversement, les grammairiens indiens ont eu recours à une qualification sémiologique de leur rapport, la relation ontologique constant/variable se trouvant ainsi confirmée sur le plan gnoséologique. La consonne est nommée “signe” parce qu’elle implique la voyelle. Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois que la spéculation grammaticale indienne considere le rapport du subordonné et du principal comme un rapport d’implication entre le signe et le signifié.

La these que nous proposons se retrouve sous une forme explicite dans la tradition grammaticale tibétaine qui, par son origine, n’est pas moins indienne. La premiere en date des grammaires tibétaines, celle de Thonmi Sambhota (rédigée à l’aide des pandits indiens au VIIe siècle), présente une classification contrastive des phonemes en deux genres: masculin et féminin. Les consonnes (gsal-byed, “ce qui éclaircit”, ou “ce qui distingue”) sont rangées dans la premiere catégorie, et les voyelles (dbyaṅs, “son”) dans la seconde. Cette opposition veut suggérer la nature de la relation existant entre les deux classes de phonèmes, relation que le scoliaste précise dans les termes suivants:

les voyelles… qui sont de la nature de la connaissance sont féminines… les trente consonnes… qui sont de la nature de l’instrument sont masculines[19].

L’analyse du rapport entre consonnes et voyelles chez les grammairiens tibétains, qualifiant la consonne d’instrument qui illumine ou distingue, fournit la définition même du signe; de même, qualifiant la voyelle de “connaissance”, elle fournit la définition du signifié.

L’emploi du mot vyañjana, “signe”, pour désigner l’élément marginal de la syllabe, témoigne d’une analyse plus poussée que le mot latin consona: alors que ce dernier indique seulement que les phonemes qu’il désigne ne peuvent constituer le noyau de la syllabe, le terme sanskrit souligne la portée sémiologique de ce fait d’ordre phonologique. En effet, l’intervention de la valeur de “signe” implique une certaine hiérarchie. Puisqu’il s’agit d’un signe naturel, portant sur une valeur informationnelle, non pas sémantique, les deux classes de phonemes qui s’opposent dans la structure de la syllabe sont marquées d’une inégalité informationnelle. Si de l’existence de la consonne on peut conclure à celle de la voyelle, et non inversement, c’est que les consonnes donnent plus d’information sur la forme de la syllabe que ne le font les voyelles. En effet, en tant qu’unité marginale, la consonne indique d’une manière plus précise les limites de la syllabe, ce qui constitue un facteur distinctif[20].

Le probleme issu de ces constatations c’est de savoir dans quelle mesure la valeur informationnelle de l’élément marginal de la syllabe intervient dans l’unité immédiatement supérieure, le mot. Cependant, un fait parraît certain: si l’on supprime les voyelles d’un mot, on peut toujour reconstituer vraisemblablement sa forme à partir des consonnes, pourvu que l’on connaisse leur répartition syllabique. C’est donc la distinction des syllabes qui fait ressortir la fonction révélatrice des consonnes, leur capacité de caractériser et d’informer le mot. Présente même dans l’image acoustique du mot, elle devient encore plus évidente en transposition graphique à l’aide d’un alphabet syllabique. Il convient de remarquer à cet égard que les écritures indiennes, qui possèdent un signe spécial pour chaque phoneme, notent quand même la syllabe complexe par un seul groupement graphique, où la forme est celle de l’élément consonantique, l’élément vocalique étant soit impliqué, soit surajouté. Cette représentation graphique de la syllabe fait mieux ressortir, sous une forme imagée, l’agencement des éléments et l’inégalité de leur valeur informationnelle: la consonne, du fait d’être l’élément déterminant, implicateur, décide de la forme graphique de la syllabe et de celle du mot. Ainsi, on ne saurait exclure l’hypothèse que l’écriture ait influée, elle aussi, sur la sémantique du mot vyañjana.


 [1]. Uvata ad Rkpratiśakhya I, 6: vyañjayanti prakatan kurvanty arthan iti vyañjanani (éd. M.D. Shastri, Allahabad 1931, p. 28).

 [2]. W.S. Allen, Phonetics in ancient India, London 1953, p. 81.

 [3]. K.V. Abhyankar, A dictionary of Sanskrit grammar, Baroda 1961, p. 373 (s. v. vyañjana).

 [4]. Voir L. de La Vallée Poussin (éd.), lamadhyamakakārikās de Nāgārjuna, avec la Prasannapadā, commentaire de Candrakīrti, fasc. 1, St. Pétersbourg 1903, p. 60 (ll. 1-3); Candrakīrti (ad V, 4) y expose le point de vue de l’école de Dignāga: atha syan na lakṣyate neneti lakṣaṇam kim tarhi krtyalyuto bahulam iti karmaṇi lyutam krtva lakṣyate tad iti lakṣaṇam // Cf. Th. Stcherbatsky, The conception of Buddhist Nirvana, Leningrad 1927, p. 142, n. 2.

 [5]. Vaidikabharana ad Taittiriyapratiśakhya I, 6: parena svarena vyajyata iti vyañjanam (d’après W. S. Allen, op. cit., p. 81, n. 4). Cf. Tribhasyaratna ad Taittiriyapratiśakhya XXI, 1 (éd. W. D. Whitney, JAOS 9 (1871), p. 375).

 [6]. Selon certains textes tantriques du śivaïsme cachemirien, le Trika, les consonnes tirent leur nom du fait qu’elles sont une manifestation (vyakti) de l’énergie divine de śiva, censée appartenir aux voyelles. Cf. A. Padoux, Recherches sur la symbolique et lénergie de la parole dans certains textes tantriques, Paris 1963, pp. 131, 188 sqq., 236 sqq.

 [7]. AA II, 3, 6, 14: sparśosmabhir vyajyamana.

 [8]. L. Renou, “Les connexions entre le rituel et la grammaire en sanskrit”, JA 233 (1941-1942), p. 153, n. 1.

 [9]. J. Vendryes, Le langage. Introduction linguistique à l’histoire, Paris 1921, pp. 63 sqq.

 [10]. Selon L. Renou, le sens de “syllabe” serait fixé seulement depuis l’Atharvaveda et le Yajurveda (op. cit., pp. 150-152). Cf. du même auteur, Terminologie grammaticale du sanskrit, Paris 21957, p. 4 (s. v. akṣara).

 [11]. L. Hjelmslev, Prolegomena to a theory of language (tr. F. J. Whitfield), Madison 1963, pp. 27-28. Cf. Bertha Siertsema, A study of glossematics, ‘s-Gravenhage 1954, p. 120.

 [12]. W.S. Allen, Phonetics in ancient India, p. 89.

 [13]. Rkpratiśakhya XVIII, 32: savyañjanaḥ sanusvaraḥ śuddho vapi svaro kṣaram. Cf. Vajasaneyipratiśakhya I, 99‑101: svaro kṣaram / sahadyair vyañjanaiḥ / uttaraiś cavasitaiḥ (éd. A. Weber, Indische Studien IV, Berlin 1852, p. 130).

 [14]. MBh ad I, 1, 57, init.: svaravidhau vyañjanam avidyamanavad bhavati (p. 145, ll. 20-21).

 [15]. MBh ad I, 2, 30, init.: na punar antarenacam vyañjanasyoccaranam api bhavati / anvartham khalv api nirvacanam / svayam rajante svara anvag bhavati vyañjanam iti //

 [16]. Taittiriyapratiśakhya XXI, 1: vyañjanam svaraṅgam (éd. cit., p. 375).

 [17]. L. Hjelmslev, Prolegomena to a theory of language, p. 31.

 [18]. À propos de la nature subordonnée des vyañjana par rapport aux voyelles, A. Weber se posait la question: “der Name con-sonans huldigt wohl demselben Prinzip?” (Indische Studien IV, p. 130).

 [19]. Notre traduction de l’expression śes rab kyi raṅ bzin — “de la nature de la connaissance” — differe de celle qu’en a donnée J. Bacot — “la nature est de connaître” — qui introduit une idée de finalité que le texte ne justifie pas. Voir J. Bacot, Une grammaire tibétaine du tibétain classique. Les ślokas grammaticaux de Thonmi Sambhota avec leurs commentaires, Paris 1928, p. 51.

 [20]. Voir B. Malmberg, Structural linguistics and human communication, Berlin-Göttingen-Heidelberg 1963, p. 100.

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