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Le sujet grammatical chez Pāṇini

– Sergiu Al-George –

Le rôle du sujet, tant en grammaire qu’en logique, a soulevé au cours du dernier siecle des controverses auxquelles ont pris part des linguistes et des philosophes. Ces controverses, encore ouvertes, s’expliquent par le lien intime qui a existé en Europe, des l’Antiquité, entre les catégories grammaticales et celles de la logique: comme on l’a maintes fois souligné, la logique d’Aristote serait d’inspiration linguistique, et la grammaire gréco-latine, à son tour, aurait calqué son analyse syntactique sur la logique du Stagirite.

Pour savoir si le concept logico-grammatical de sujet est fonction d’une démarche universelle de la pensée ou n’est, au contraire, qu’un pseudo-probleme, un accident lié à certaines structures syntactiques ou doctrines logiques européennes, l’étude des données indiennes n’est pas dépourvue d’intérêt, puisqu’on y trouve une théorie grammaticale fondée sur des faits indo-européens, mais étrangere à la tradition aristotélicienne. Cette mise en parallele est d’autant plus significative que Pāṇini, qui a été d’ailleurs précédé par plusieurs autres grammairiens, a fixé son lexique grammatical au IVe siecle av. J.-C., à savoir à une époque antérieure à l’élaboration de la logique indienne.

Nous nous proposons donc d’examiner si la catégorie du sujet grammatical se retrouve chez l’illustre grammairien indien. Notre recherche récuse a priori le procédé qui consiste à projeter d’emblée les catégories de la pensée européenne sur des faits non-européens. En effet, la linguistique comparée et historique a dénoncé depuis longtemps l’erreur de décrire, tout en les faussant, les structures grammaticales non indo-européennes selon les schémas de notre grammaire traditionnelle. C’est le risque d’un préjugé analogue que comporte l’interprétation des théories grammaticales constituées à l’extérieur de la culture européenne, męme si elles s’exercent sur une langue indo-européenne, comme c’est le cas du sanskrit.

Puisque la grammaire sanskrite, en tant qu’indo-européenne, peut être convenablement décrite selon les catégories grammaticales gréco-latines, on est enclins à traiter de la même maniere la terminologie des grammairiens indiens. Si notre terminologie morphologique peut trouver certains équivalents dans le vocabulaire paninéen, celle de la syntaxe est, par contre, plus sujette à caution, car l’interprétation des rapports entre les mots ou les idées suppose une ample dimension spéculative, qui s’avere spécifique à chaque culture. Quant à cette derničre partie du lexique grammatical sanskrit, les équivalences doivent ętre établies avec circonspection, puisque, de męme que dans le vocabulaire philosophique indien, les termes gardent le cachet d’une spécificité parfois difficile à saisir.

L’acces à la terminologie de Pāṇini est d’autant plus difficile que son traité, rédigé avec une concision presque algébrique, ne peut se passer d’un commentaire. Mais le commentaire original, resté à l’état oral de longs sičcles, s’est perdu et la tradition fut ainsi interrompue[1]. Les commentaires qui nous sont parvenus ont été rédigés à des époques bien différentes: les Varttika de Kātyāyana sont postérieurs à l’Aṣṭādhyāyī d’un sičcle au moins, le Bhasya de Patañjali date du IIe siecle av. J.-C., tandis que le commentaire de Bénares, la Kaśika de Jayaditya et Vamana, a été élaboré plus de mille ans apres Pāṇini, au cours du VIIe siecle. Le caractere discontinu de l’exégese ne fait qu’augmenter, par des interprétations différentes, l’imprécision des sūtra paninéens. Malheureusement, le probleme du nominatif et de sa signification syntactique se rangent parmi ceux que Pāṇini n’a pas traités d’une maniere explicite.

La compréhension de la syntaxe des cas chez Pāṇini découle de l’intelligence du terme technique karaka, qui contient toute une philosophie de l’acte et de la causalité. Il est bien difficile de rendre le contenu de ce terme par un équivalent de notre vocabulaire grammatical. L. Renou, le maître français des études paninéennes, propose comme équivalent “rection (entre un nom et l’action verbale), régime casuel-verbal”, faisant toutefois mention que selon l’exégese indienne “proprement karaka ne signifie rien de plus que «ce qui fait s’effectuer (l’action verbale), ce qui est efficient»”[2]. La traduction de O. Böhtlingk[3] et de B. Liebich[4], karaka = facteur, a une acception plus large, qui évite une signification exclusivement syntactique. B. Faddegon, qui adopte lui aussi cette traduction (“factor of an action”), souligne l’acception large, extrasyntactique du terme: “by karakas Pāṇini understands the logical or ideational relations between a noun and a verb, or more precisly between an object or anything conceived after the analogy of an object and an action or anything conceived after the analogy of an action”[5].

On ne saurait trop insister sur cet aspect extrasyntactique de l’analyse paninéenne, qui donne la clef de sa terminologie. En effet, cette observation générale est confirmée par certains sūtra qui laissent la forte impression que, dans la pensée du grammairien indien, le karaka peut être impliqué par le sens du mot seul, en dehors de la phrase[6].

La définition du mot karaka ne se rencontre que chez les commentateurs: il est synonyme de karoti, “il fait”[7], et des mots hetu et nimitta, “cause”, “raison”, c’est-à-dire la cause de l’action[8]. Les karaka sont donc les facteurs grâce auxquels l’action se réalise, son contexte. Il y a six karaka, exposés en détail dans les sūtra I, 4, 23-55: apadana (24), l’ablation, sampradana (32), l’objet ou la personne à laquelle l’action est destinée,  karaṇa (42), le moyen de réaliser l’action, adhikaraṇa (45), le siege de l’action, karman (49), ce que l’agent désire atteindre par dessus tout et, enfin, kartr, l’agent de l’action. Bien que ce dernier soit censé être autonome (svatantra) (54), il peut avoir un incitateur (prayojaka), nommé hetu (55).

Malgré l’apparente similitude que pourrait présenter la liste des karaka avec celle des cas, les deux restent pourtant différentes. Les sūtra qui traitent des désinences casuelles (II, 3, 1‑73) indiquent qu’à un karaka peuvent correspondre plusieurs cas: le karman s’exprime par l’accusatif (12), l’instrumental (22), le datif (12; 14; 17) et le génitif (52-59; 61; 65‑66); l’adhikaraṇa par le locatif (36) et le génitif (64; 68); le kartr par l’instrumental (18) et le génitif (65-67; 71); le karaṇa par l’instrumental (18; 33) et le génitif (51; 63). Il n’y a que deux karaka qui s’expriment par un seul cas: le sampradana par le datif (13) et l’apadana par l’ablatif (28). Mais les karaka ne s’expriment pas uniquement par les désinences casuelles (sup): Pāṇini indique aussi comme moyens de les exprimer les désinences verbales, les suffixes et les composés. L’agent (kartr) est ainsi exprimé par les désinences verbales en général (III, 4, 69), par celles du verbe actif (parasmaipada) (I, 3, 78) ou moyen (ātmanepada) (I, 3, 14), par les suffixes primaires (krt) (III, 4, 67; 71-72; VI, 1, 207) et par les composés (III, 2, 53). En analysant les différents procédés grammaticaux censés exprimer le kartr, on est frappé par le fait que Pāṇini n’indique nulle part le nominatif comme cas de l’agent.

Le sūtra II, 3, 46, qui traite du nominatif, précise: “les désinences du premier cas [sont valables] pour exprimer seulement le sens du theme nominal, le genre, la mesure et le nombre”[9]. Dans la perspective de notre grammaire traditionnelle, ce sūtra semble assez déconcertant, vu les limites étroites qu’il impose à l’utilisation du nominatif. Ce fait explique pourquoi les exégetes européens de Pāṇini ont été amenés à fournir des explications. Ils se sont adressés pour la plupart à l’ancienne exégese indienne, qui s’effectue d’une maničre spécifique: une argumentation sinueuse, des hypotheses qui se récusent l’une l’autre, sans trancher toujours l’incertitude.

Kātyāyana et Patańjali exposent leurs opinions à propos du nominatif sur le sūtra II, 3, 1, qui ouvre le chapitre de la théorie des cas. Ce sūtra est formulé en un seul mot au locatif: anabhihite, “quand ce n’est pas déjà exprimé”. D’apres le varttika 3, c’est le sens des désinences casuelles qui est à sous-entendre comme non-exprimé[10]. Patañjali indique l’idée de nombre comme sens des désinences, lesquelles expriment les karaka quand ils n’ont pas été déjà exprimés par d’autres procédés grammaticaux; les karaka ne doivent pas être tenus pour cause dans la production des désinences[11]. Pour cette raison, le sūtraanabhihite” est considéré comme le sūtra gouvernant[12], auquel doivent se rapporter les sūtra qui le suivent, et qui traitent des relations entre les karaka et les cas. En ce qui concerne les procédés grammaticaux à même d’exprimer les karaka, auxquels ferait allusion le sūtra gouvernant, Kātyāyana précise que “l’énumération compréhensive est faite par les désinences verbales, les suffixes primaires, les suffixes secondaires et les composés”[13]. C’est sur ce sūtra que s’engagent les discussions au sujet du nominatif: le varttika 4 émet l’opinion que le nominatif ne s’applique pas à abhihite[14], c’est-à-dire que le sens du nominatif n’est pas en mesure d’être exprimé par d’autres procédés grammaticaux. Cette affirmation est discutée par le bhasya en relation avec le sens du theme nominal et le nombre. La discussion est incluse dans un dialogue qui reprend le débat sur le sens des désinences casuelles, à savoir si elles expriment les karaka ou le nombre. On apprend que dans les exemples vrksah, “l’arbre”, ou plaksah, “le figuier”, le sens du theme nominal (qui est indiqué parmi les valeurs du nominatif) peut être exprimé par le theme nominal même; pareillement, le nombre est exprimé par le verbe “être”, car “le verbe «être» à la troisieme personne du présent existe même s’il n’est pas employé, et dans les exemples vrksah, plaksah, asti («il existe») est sous-entendu”[15].

Plus loin, toujours dans la controverse si c’est le karaka ou bien le nombre qui constitue le sens des désinences casuelles, un interlocuteur affirme que “les désinences casuelles ayant pour sens les karaka, il est nécessaire d’accepter comme cause l’idée de nombre… le nominatif sera valable [pour exprimer ces valeurs] quand elles n’ont pas été déjá exprimées”[16]. Kātyāyana affirme que “le sūtra «anabhihite» est dépourvu de signification parce que la regle qui prescrit le nominatif n’a pas eu l’occasion de s’y appliquer”[17]. Le bhasya ajoute que le nominatif trouverait son application lorsqu’il y a absence de karaka, comme dans les exemples vrksah ou plaksah. Le varttika suivant revient sur l’exclusion du nominatif de la sphere des karaka et envisage la possibilité contraire, à savoir que le karaka soit exprimé par le verbe “être”, qui est à sous-entendre.

L’exégese du sūtra traitant du nominatif (II, 3, 46) s’arręte aux mêmes explications et reprend la męme controverse: si le nominatif exprime ou non les karaka. Patañjali avance un nouvel argument en faveur de l’exclusion du nominatif du domaine des karaka: la présence du restrictif –matra à la fin du composé, qui comprend les emplois du nominatif (le sens du theme, le genre, la mesure et le nombre), limite l’utilisation du nominatif aux valeurs mentionnées, excluant de ce fait la spécification des karaka[18]. Il y ajoute l’explication suivante: “la procédure du maître [Pāṇini] fait connaître que le nominatif n’est pas valable dans la spécification des karaka, parce qu’il instruit la valabilité du nominatif dans l’interpellation”[19]. Kātyāyana propose (varttika 1) d’adjoindre aux notions grammaticales qui figurent dans le sūtra celle de padasamanadhikaranya, “communauté de référence avec les mots”, du fait qu’elle est en surplus[20]. Patañjali précise que dans l’expression: virah purusah, “cet homme est un héros”, le sens du theme purusa– est enrichi par celui de son attribut, viratva-, “l’héroďsme”, qui réside dans l’homme. Mais le varttika suivant met en doute l’adjonction proposée, puisque c’est au sens de la phrase qu’elle se rapporte, non pas à celui des mots isolés. On discute ensuite si le principe de abhihite vaut pour le nominatif, ou s’il ne s’y applique pas à cause des expressions comme vrksah ou plaksah (aprčs varttika 3). La derniere alternative serait infirmée par l’existence implicite du verbe asti (aprčs varttika 5). Aprčs le varttika 5, pour lequel le nominatif n’est valable dans aucune de ces alternatives[21], le bhasya énonce: “le nominatif est valable dans la communauté de référence avec les désinences verbales”[22]. Cet énoncé entre aussi dans la dispute des mots isolés et du verbe asti, qui est sous-entendu (aprčs varttika 5-6). Quoique la controverse reste en fin de compte ouverte, il s’ensuit que le nominatif n’exprime pas directement les karaka.

Cette interprétation des commentateurs indiens a inspiré en partie celle des indianistes européens. Böhtlingk affirme, dans la premiere édition de l’Aṣṭādhyāyī, que les karaka s’expriment par les cas seulement si leur sens n’a pas été déjà exprimé par le verbe. Le verbe fini renferme les idées de kartr et de karman: le kartr s’exprime par le parasmaipada et l’atmanepada (les formes actives et moyennes) et le karman par l’atmanepada (les formes passives). L’accusatif exprime le karman quand le verbe n’est pas à la diathese passive, et l’instrumental exprime l’agent à la diathese passive. Le nominatif s’emploie lorsque le kartr et le karman sont exprimés par les désinences verbales[23]. Dans la seconde édition de Pāṇini[24], Böhtlingk indique pour kartr les cas obliques, les désinences, etc., sans faire mention du nominatif.

Liebich reprend et amplifie à son tour cette argumentation; si dans la phrase: pacaty odanam devadattah, “Devadatta cuit du riz”, on supprime les mots pacati et odanam, Devadattas n’exprime que la notion; au contraire, si l’on supprime les mots Devadattas et odanam, le verbe pacati, à lui seul, renferme dans sa désinence aussi bien le kartr que le prédicat. Le mot Devadattas ne fait que déterminer de plus pres l’agent exprimé par la désinence verbale. Cette conception correspondant, selon Liebich, à l’ordre des mots en sanskrit, la phrase devrait ętre traduite: “er kocht Brei, nämlich Devadatta”. De même, dans la transposition de cet exemple à la diathese passive: pacyata odano devadattena, “le riz est cuit par Devadatta”, oů le kartr s’exprime par l’instrumental, le nominatif n’exprime pas le karman, parce que celui-ci est compris dans le verbe[25]. Delbrück accepte lui aussi l’exclusion du nominatif de la sphere des karaka: apres avoir assimilé à tort le kartr au sujet, il tire la conclusion que le nominatif n’a pas été conçu comme cas du sujet[26].

Faddegon, adoptant la même interprétation, soutient lui aussi que l’idée principale du sūtra II, 3, 46 c’est que le nominatif exprime seulement ce qui est commun à tous les cas, étant dépourvu de ce qui revient à chaque cas en particulier, c’est-à-dire la fonction de karaka; ainsi le nominatif “is simply an upapada, a kind of apposition to that which is expressed by the conjugational vibhakti of a verb”[27].

Pourtant, il n’y a pas de consensus quant à cette maniere de restituer la pensée de Pāṇini; l’interprétation de L. Renou semble s’éloigner de ce point de vue majoritaire. Selon le grand indianiste français, dans la définition du sūtra II, 3, 46 “il s’y trouve impliqué la notion du kartr en phrase non passive, du karman en phrase passive”[28], et “le kartr est noté en principe par le nominatif, comme il résulte indirectement de III, 1, 68 joint 1 II, 3, 1; par les désinences verbales…”[29]. Dans sa traduction de Pāṇini[30], le rôle du nominatif dans l’expression de l’agent est par ailleurs repris dans les explications entre parentheses des éléments sous-entendus. Il en découle que le nominatif serait englobé dans les karaka. Ainsi, P. Ch. Chakravarti traduit souvent kartr par “nominative case”, ou même directement par “subject”[31].

Il est difficile de savoir quelle fut la vraie pensée de Pāṇini sur les rapports du nominatif et du kartr. Des incertitudes, voire des contradictions, quant à la prééminence des différents procédés grammaticaux dans l’expression des karaka en général, et du kartr en particulier, résultent du texte paninéen même. Ainsi, selon les sūtra III, 4, 71-72 et VI, 1, 207, dans les constructions participiales c’est le suffixe verbal –ta qui exprime l’agent; pourtant, dans un autre sūtra (VII, 2, 29), Pāṇini, en traitant de la même construction à suffixe –ta de la racine HRS-, “se hérisser”, indique comme agent le mot “poil”.

Nous croyons que cette dispute sur les rapports du nominatif et de l’agent pourrait être mieux considérée dans l’ensemble des conceptions concernant la théorie de la phrase. Toujours est-il que le texte de Pāṇini n’offre pas un exposé des principes généraux de l’analyse de la phrase, parce qu’en rédigeant son traité il a envisagé d’élaborer une théorie du mot (śabdanuśasana) plutôt qu’une théorie de la phrase[32]. Néanmoins, l’hypothčse qu’en raison de la simplicité de la phrase sanskrite Pāṇini n’ait pas été amené à élaborer une théorie de la phrase[33] est sujette de caution. La doctrine des karaka implique, à notre avis, une théorie de la phrase, même si elle n’a pas été expressément formulée. On pourrait l’inférer à partir d’auteurs pré- et post-paninéens. Ainsi, son précurseur Yaska[34] indique clairement que le bhava, “devenir”, “entrée dans un état”, qui est le sens de tout verbe, représente aussi l’idée de toute phrase: “alors on indique comme caractéristique du nom et du verbe que le verbe est le support du devenir et le nom est le support de l’essence. Lorsqu’ils sont ensemble [dans la phrase], ils sont le support du devenir”[35]. Cette prééminence de l’idée verbale va de pair avec les spéculations linguistiques de Śakatayana, selon lequel tous les noms ont une origine verbale[36]. C’est  sur cette conception qu’est entierement fondé le systeme de Pāṇini[37].

Ce sont les mêmes conceptions qu’exposent aussi les auteurs post-paninéens dans leurs théories de la phrase. Selon Kātyāyana, “la phrase est le verbe avec les invariants, les karaka et leurs déterminants”[38], ou même “le verbe seul”[39]. Patañjali y ajoute que la phrase est le verbe avec ses déterminants et que tous les membres de la phrase sont les déterminants de l’idée verbale[40].

Ŕ notre avis, la théorie des karaka chez Pāṇini correspond à cette conception qui subordonne tous les éléments de la phrase à l’idée verbale, en tant que déterminants. Elle pourrait ętre expliquée par les conditions spéciales qui ont présidé à l’élaboration de la grammaire indienne. Ŕ la différence de ce qui s’est passé en Grčce, la spéculation grammaticale indienne ne prit pas naissance en marge de la logique, mais à titre de science auxiliaire de l’exégese de la littérature religieuse. Dans le milieu spéculatif du sacerdoce brahmanique, oů le karman, “l’acte rituel”, est considéré comme la catégorie suprême, toutes les conceptions sont marquées par la prééminence de l’acte sur les autres modalités de l’être. Comme le remarquait P. Masson-Oursel, “Schopenhauer fit preuve d’un sens tres aigu de l’indianité en observant que, dans ce domaine, à l’inverse de ce qui se passe dans notre antiquité classique, esse sequitur operari. Le rite étant l’origine de toute spéculation, toujours au commencement se trouve l’action”[41]. Puisque la phrase n’est que l’expression d’une action et de ses conditions de réalisation, la terminologie qui sert à l’analyser dérive en grande partie de la racine KR, “faire”, et exprime des nuances qui ne pourraient trouver leurs équivalents dans notre vocabulaire syntactique.

Par comparaison avec le dualisme aristotélique sujet/prédicat, cette analyse de l’action se montre un vrai pluralisme, au sein duquel l’agent n’est, lui aussi, qu’un simple déterminant (viśesana) dans le contexte général de l’action centrée sur le verbe.

De plus, les catégories de cette analyse linguistique, mais qui a son point de départ dans un schéma extralinguistique, ne pourraient correspondre exclusivement aux éléments formels de la phrase. Ainsi le kartr ne se rapporte pas à un élément formel, tel que le mot au nominatif, qui puisse l’exprimer en exclusivité, mais bien à l’idée générale d’agent, dont la présence n’est que suggérée par plusieurs procédés grammaticaux. Quant à la priorité d’un de ces procédés par rapport aux autres, c’est une question à laquelle on ne saurait répondre; en tout cas, Pāṇini n’a pas indiqué explicitement le nominatif comme moyen d’exprimer l’agent, ce qui contraste avec sa maničre de traiter les autres procédés grammaticaux. Le caractere extrasyntactique de l’idée d’agent s’accuse davantage si l’on considčre le fait que Pāṇini ne fait aucune distinction entre la fonction d’agent dans la phrase et le nom d’agent: il laisse entendre que l’agent est impliqué dans le sens même des mots tels que purusa, “homme”, et jiva, “vivant”[42], tout comme il avait impliqué la présence des autres karaka dans la formation des noms à l’aide du suffixe gha4 [43].

L’extręme généralité et le caractčre a priori de la théorie paninéenne des karaka ont engendré, semble-t-il, un schéma trop abstrait, au point de provoquer des incertitudes dans sa confrontation stricte avec les faits de la langue. Ces incertitudes se refletent autant dans l’exégese indienne que dans celle européenne de Pāṇini.

Quant à la question dont nous nous occupons, à savoir si l’on peut retouver chez Pāṇini notre catégorie de sujet grammatical, il faut remarquer que son vocabulaire ne possčde aucun mot qui puisse lui correspondre. On n’y touve, en effet, que la catégorie d’agent, qui n’est pas à confondre avec celle de sujet. Même si le kartr était lié formellement aux désinences du nominatif, on ne serait pas autorisé à le rendre par notre catégorie de sujet, comme l’a fait P. Ch. Chakravarti, car l’idée de sujet est plus complexe que celle d’agent. Le sujet indique pleinement la catégorie intéressée dans l’action, fűt-elle celle d’agent du verbe actif ou celle de patient du verbe passif.

Quoiqu’elle dépasse le champ des significations syntactiques, la théorie des karaka envisage quand męme les rapports de la phrase verbale d’une maničre qu’on ne saurait considérer comme arbitraire. Quoiqu’elle soit en désaccord avec la doctrine de notre grammaire traditionnelle, elle est quand męme rejointe par quelques linguistes contemporains[44], qui voient dans la phrase verbale l’expression du rapport déterminant/déterminé, considérant que c’est l’action qui est déterminée par les autres éléments de la phrase. Le rapport sujet/prédicat trouve son expression linguistique dans la phrase nominale, mais la doctrine des karaka n’est pas fondée sur cette construction.

La théorie des karaka témoigne que la phrase indo-européenne est susceptible d’une interprétation différente de celle que lui a donnée notre grammaire issue de l’aristotélisme. En effet, les deux interprétations dénotent des préférences pour des structures syntactiques différentes: à leur tour, ces préférences ont été influencées par des arričre-plans spéculatifs différents. Les grammairiens gréco-latins, imbus d’esprit logique, ont établi les rapports de la phrase nominale sur la base de leurs correspondances avec le jugement logique de type prédicatif. Ils ont également transposé dans la phrase verbale le rapport sujet/prédicat. De leur côté, les grammairiens indiens, ayant élaboré leurs doctrines antérieurement à la spéculation logique, ont subi l’emprise des spéculations rituelles; la prééminence de l’acte les a amenés à des constructions syntactiques de type verbal, sans égard pour les constructions nominales. Il n’en est pas moins vrai que l’Inde connut elle aussi un parallélisme logico-grammatical, mais en sens inverse, car les théories grammaticales y ont non seulement précédé la logique, mais lui ont également fourni maintes formules et modeles de raisonnement.


[1]. L. Renou, La Durghatavrtti de Śaranadeva I1, Paris 1940, p. 11.

[2]. L. Renou, Terminologie grammaticale du sanskrit, Paris 21957, pp. 127-128 (s.v. karaka).

[3]. O. Böhtlingk, ninis Grammatik, Leipzig 21887, p. 33 (sūtra I, 4, 23).

[4]. B. Liebich, “Die Casuslehre der indischen Grammatiker verglichen mit dem Gebrauch der Casus im Aitareya-brahmana”, BB 10 (1886), p. 208.

[5]. B. Faddegon, “Studies on Pāṇini’s grammar”, VKNAW 38 (1936), 1, p. 18.

[6]. Pan III, 3, 19 et 56.

[7]. MBh ad I, 4, 23, aprčs varttika 5: karotiti karakam iti //

[8]. KV ad I, 4, 23: karakaśabdaś ca nimittaparyayah / karakam hetur ity anarthantaram / kasya hetuh / kriyayah /

[9]. Pan II, 3, 46: pratipadikarthali7gaparimanavacanamatre prathama //

[10]. MBh ad II, 3, 1, varttika 3: anabhihitas tu vibhaktyarthah.

[11]. Ibid., aprčs varttika 3: ekatvadayo vibhaktyarthas tesv anabhihitesu karmadayo bhihita vibhaktinam utpattau nimittatvaya ma bh2vann iti /

[12]. Ibid.: tasmad anabhihitadhikarah kriyate //

[13]. Ibid., varttika 5: ti7krttaddhitasamasaih parisamkhyanam //

[14]. Ibid., varttika 4: abhihite prathamabhavah //

[15]. Ibid., aprčs varttika 4: astir bhavantiparah prathamapurusoprayujyamanopy astiti / vrksah plaksah / astiti gamyate // (p. 440, ll. 17-18).

[16]. MBh ad II, 3, 1, aprčs varttika 4: karmadisv api vai vibhaktyarthesv avaśyam ekatvadayo nimittatvenopadeyahtesv anabhihitesu prathama bhavisyati (p. 441, ll. 8-10). Cf. MBh ad I, 4, 21, init.

[17]. Ibid., varttika 10: anabhihitavacanam anarthakam prathamavidhanasyanavakaśatvat //

[18]. MBh ad II 3, 46, init.: atha matragrahanam kimartham / etanmatra eva prathama yatha syat karmadiviśiste ma bh2d iti (p. 461, ll. 14-15).

[19]. Ibid.: atha vacaryapravrttir j4apayati na karmadiviśiste prathama bhavatiti yad ayam sambodhane prathamam śasti (p. 461, ll. 16-18).

[20]. Ibid., varttika 1: pratipadikarthali7gaparimanavacanamatre prathamalaksane padasamanadhikaranya upasamkhyanam adhikatvat //

[21]. Ibid., varttika 5: abhihitanabhihite prathamabhavah //

[22]. Ibid., aprčs varttika 5: ti7samanadhikarane prathama.

[23]. O. Böhtlingk, Pâninis acht Bücher grammatischer Regeln II, Bonn 1840, pp. 90-91.

[24]. O. Böhtlingk, ninis Grammatik, Leipzig 21887, pp. 217*-218* (Pânini’s Wortschatz, s.v. kartr).

[25]. B. Liebich, “Die Casuslehre”, p. 227, avec la note 1.

[26]. B. Delbrück, Vergleichende Syntax der indogermanischen Sprachen I, Strassburg 1893, pp. 179-180.

[27]. B. Faddegon, “Studies on Pāṇini’s grammar”, p. 22.

[28]. L. Renou, Terminologie, p. 461 (s.v. prathama).

[29]. L. Renou, ibid., pp. 121-122 (s.v. kartr).

[30]. L. Renou, La grammaire de Pāṇini, traduite du sanskrit avec des extraits des commentaires indigenes I, Paris 1948, p. 47 (sūtra I, 4, 54-55).

[31]. P. Ch. Chakravarti, The philosophy of Sanskrit grammar, Calcutta 1930, pp. 228, 230-231, 246.

[32]. J. Wackernagel, Altindische Grammatik I, Göttingen 1896, p. LXVII.

[33]. J. Wackernagel, op. cit. I, p. LXXI.

[34]. Nous admettons l’antériorité de Yaska relativement à Pāṇini, mais sur ce point les opinions sont partagées. Voir B. Liebich. Pāṇini: Ein Beitrag zur Kenntnis der indischen Literatur und Grammatik, Leipzig 1891, p. 19; P. Thieme, “Zur Datierung des Pāṇini”, ZDMG 89 (1935), pp. 21-24. Sur la possible appartenance de Yaska et de Pāṇini à des écoles différentes, voir H. Sköld, Papers on Pāṇini and Indian grammar in general, Lund-Leipzig 1926, p. 40.

[35]. Nir I, 1: tatraitan namakhyatayor laksanam pradiśanti / bhavapradhanam akhyatam / sattvapradhanani namani / tad yatrobhe bhavapradhane bhavatah.

[36]. Nir I, 12.

[37]. J. Wackernagel, Altindische Grammatik I, p. LXIX. Cf. A. B. Keith, A history of Sanskrit literature, Oxford 1928, p. 424.

[38]. MBh ad II, 1, 1, varttika 9: akhyatam savyayakarakaviśesanam vakyam //

[39]. Ibid., varttika 10: ekati7 //

[40]. Ibid., aprčs varttika 9: akhyatam saviśesanam ity eva / sarvani hy etani kriyaviśesanani //

[41]. P. Masson-Oursel (H. de Willman-Grabowska, Ph. Stern), LInde antique et la civilisation indienne, Paris 1933, p. 155. Nous regrettons de n’avoir pu consulter l’article de L. Renou, “Les connexions entre le rituel et la grammaire en sanskrit”, JA 233 (1941-1942), pp. 105-165.

[42]. Pan III, 4, 43.

[43]. Pan III, 3, 19 et 56. Quant à la nature syntactique ou sémantique des karaka, l’imprécision se retrouve aussi chez les commentateurs, qui tentent parfois de préciser les idées. Ainsi Patañjali (MBh ad I, 4, 23, aprčs varttika 8-10) constate que certains mots, qui n’ont pas le sens d’agent, remplissent ce rôle dans la phrase: tel serait le cas des mots sthali, “chaudron”, à valeur d’adhikaraṇa, et kastha, “morceaux de bois”, à valeur de karaṇa, dans les constructions: sthali pacati, kasthani pacanti, constructions que l’on oppose 1: devadattah pacati. Dans le dernier cas, il s’agit de pradhanakartuh kartrtvam, “la qualité d’ętre agent du vrai agent”, alors que les exemples précédents concernent “la qualité d’ętre agent” des autres karaka: adhikaraṇasya kartrtvam ou karaṇasya kartrtvam.

 [44]. Voir en dernier lieu J. Fourquet, “La notion de verbe”, JPs 43 (1950), 1, p. 88.

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